Cependant, elle se plaît à Luzarches et consacre une grande partie de son temps à son parc et à sa correspondance.
Le seul ami fidèle est son ancien amant, l’architecte Bélanger, qu’elle appelle "mon Bel Ange" dans sa correspondance. Elle lui écrit des lettres nostalgiques, pleines de charme, d’esprit et de tendresse.
"Mon Bel Ange, voilà ta Sophie
revenue dans sa pauvre petite chaumière".
"J’ai des terres
excellentes, un emplacement charmant ; tout y vient comme au jardin
d’Eden".
"Je profite des douceurs de la
saison pour faire remuer mes terres et replanter les bois que
j’ai fait abattre pour manger, quoique ce soit un mets bien
dur ; eh bien ! tout cela est fricassé et même digéré ; qu’y
faire ? Il faut vivre primo".
"Bonjour, mon bébé, mon ancien
et éternel ami, n’oublie jamais qu’il existe dans un
coin de cette terre un être qui t’a aimé bien tendrement, à
la raison comme à la folie, et qui t’aimera jusqu’à son
dernier soupir de son dernier moment, et celle-là c’est ta
Sophie".
Elle participe peu à la vie locale et n’assiste que
rarement aux nombreuses fêtes révolutionnaires. C’est surtout
son fils Constant Dioville Brancas qui s’illustre en tant que
député de la Société populaire de Luzarches.
Le 1er frimaire an II, lors d’une
assemblée tenue à l’église, il appuie la motion anticléricale
d’un certain Levasseur, et dit que "les prêtres ont aveuglé
les hommes pour mieux les asservir", qu’ils "ont cimenté
leurs doctrines du sang du Peuple, commis des massacres de tous
temps : la Ligue, la Fronde et dans la Vendée où ils ont allumé le
flambeau de la guerre civile et de la rébellion". L’assemblée
décide de remplacer les images saintes par les bustes de
Lepelletier et de Marat qui seront achetés avec les sommes
produites par la vente des meubles appartenant à la paroisse. La
chaire devient la tribune de la Raison d’où
s’exprimeront les orateurs de la Société populaire. Les
bustes sont installés le 4 nivôse an II, ainsi que le buste de
Brutus et la statue de la Liberté.
Le 20 nivôse, la Société populaire
assiste à la grande fête organisée pour la prise de Toulon et
défile avec sa bannière.
En novembre 1793, la Société populaire participe activement à la
fête de la Raison. Il est dit que Sophie Arnould fut choisie pour
représenter la déesse de la Raison et qu’elle traversa la
ville sur un char traîné par six chevaux blancs. (Nous
n’avons jamais trouvé à ce jour d’archives attestant ce
fait que nous avons entendu maintes fois affirmer. En 1860, Me
Thézard, notaire et juge de paix à Luzarches, le mentionne au
conditionnel, et A. Hahn le suggère en conclusion de son Essai sur
l’histoire de Luzarches et de ses environs, 1864.)
Peu après, les habitants de Luzarches prennent part à la fête de
l’Être suprême, en juin 1794,
instaurant un nouveau culte.
Les fêtes se succèdent. M.L. Augé de Lassus, lors d’une
visite-conférence, déclare :
"On fête la jeunesse, la
vieillesse, aussi les époux et le bonheur conjugal [...] et
savez-vous quel est le pontife officiant ou du moins assistant de
cette cérémonie édifiante ? Benjamin Constant (1), alors dans les honneurs administratifs
et communaux. Une femme déjà illustre l’accompagne, et le
couve d’un regard très complaisant. Elle est mariée, lui est
divorcé".
C’est Mme de Staël.
Malheureusement, Sophie Arnould n’a plus guère de
ressources. Dès 1797, elle écrit : "Je suis maigre comme une arête,
pâle comme la mort. A mon Dieu ce que c’est que de nous ! Le
beau plaisir de vieillir sans avoir plus à compter ni printemps, ni
plaisirs, ni amours".
En juin, elle écrit à François de Neufchâteau pour lui rappeler
une demande en faveur du fils d’Alexandrine et de Murville,
une "place" qu’elle a sollicitée "pour cet enfant, pour la
pension à Liancourt". "Je regrette le temps perdu de ce jeune
homme, qui a déjà atteint sa douzième année, sans savoir ni A, ni
B. Sa mère aurait peut-être bien des reproches à se faire de cette
impardonnable négligence [] mais elle n’est plus !"
Dans une lettre à Cellerier, administrateur du Théâtre des Arts,
du 17 messidor an VIII, elle se
plaint de sa "position si gesnée" et ajoute qu’elle est
"obligée de se priver de tout". Elle continue : "Vieillir ainsi
dans le besoin, dans la misère et être condamnée à toutes les
privations, c’est bien mal achever sa vie ! Si je pouvais
encore chanter je chanterais comme Lise dans je ne sais plus quelle
pièce de cette comédie italienne
"Ça
ne devrait pas finir là
Puisqu’ça commençait comme
ça" !
Oh ! Mon Ami, il vous en souvient peut-être encore de ce
temps-là ; c’estait le bon temps au moins : il y avait des
esclaves à la vérité, mais ces esclaves étaient les nostres au lieu
qu’aujourd’hui nous n’avons que des cochons [].
Je sais bien que quand on n’a pas ce que l’on aime, il
faut aimer ce qu’on a : mais je n’ai rien, ayons de
l’argent au moins !"
Le 16 pluviôse (6 février) an IX,
elle s’excuse de n’avoir pas pu se rendre à Paris :
"Cent mille obstacles se sont opposés à l’exécution de mon
projet ; toutes les intempéries de la saison, quoique à proprement
parler nous n’ayons pas eu l’hiver encoreVoilà pour le
mauvais temps[]ensuite j’ai été retenue, d’une autre
part, par le manque d’espèces."
Elle sollicite ses anciens amis.
Elle envoie une demande "au citoyen Lucien Bonaparte", ministre de
l’Intérieur : "Je suis forcée de vous dire que je meurs
de faim, que voilà le cinquième mois qui court, que par une
fatalité attachée vraisemblablement à Ma Mauvaise Étoile, je ne
suis point payée au Théâtre des Arts". Elle explique qu’elle
ne peut sans honte interpréter à 60 ans des rôles "de nymphe, de
divinité, de bergère" et égratigne au passage les idoles de son âge
qui se maintiennent sur scène : "Mais on n’en a pas moins vu
dans cette Éternel Idole du publique que sa console et sa base
extérieure un peu détruits par le temps". "Ma retraite est à
Luzarches, Département de Seine-et-Oise".
Bélanger écrit une lettre à Chaptal, devenu ministre de
l’Intérieur, pour l’informer qu’elle ne peut plus
acheter ses remèdes : "Cette femme meurt privée des secours que son
état de détresse ne lui permet pas de se procurer".
Par l’intermédiaire de Mme Vallayer-Coster, qui déplore de
ne pouvoir lui venir en aide, elle obtient de Fouché, un de
ses amants, devenu ministre de la Police générale, une pension
et un appartement à l’hôtel d’Angivilliers, rue
de l’Oratoire-Saint-Honoré.
De là, elle écrit à Mme Bélanger, le 8
fructidor an IX : "Ce qui m’embarrasse bien davantage,
c’est cette Clémentine [] cette petite fille qui ne laisse
pas d’augmenter mes charges dans la position si gênée où je
suis". "Comme cette petite fille est à Luzarches, il serait
nécessaire de savoir au juste le temps de ce départ pour la faire
trouver, à point nommé, à la voiture qui doit la ramener à son
père".
Elle retrouve une certaine aisance et quelques rares amis, mais
s’éteint brusquement à Paris le 30
vendémiaire an XI (22 octobre 1802) (acte établi le 1er
brumaire). Elle avait, selon M.L. Augé de Lassus, fait préparer une
tombe dans le parc du Paraclet où étaient gravés ces mots empruntés
à l’Évangile : "Beaucoup de péchés lui seront pardonnés, car
elle a beaucoup aimé", mais elle repose à Paris.
La capitale avait oublié Sophie Arnould à tel point que le Journal
de Paris signale son décès à Luzarches !
Le fils de Louis Mugnier, Jacques Michel, qui était son homme
d’affaires, était alors locataire du Paraclet, quoique
réel propriétaire.
L’inventaire après décès a été fait par Me Boucher, notaire
à Luzarches, le 8 frimaire an XI. On
ne trouve à Rocquemont que son buste en marbre et 1 200 volumes
brochés.
Signalons, dans le cadre de Sophie Arnould à Luzarches,
qu’une comédie lyrique en un acte, intitulée Sophie Arnould,
fut composée quelques années plus tard d’après un poème de
Gabriel Nigond, la musique étant de Gabriel Pierné.
Lire
l’extrait
(1) Benjamin Constant avait acheté le 11
brumaire an V (novembre 1796), par contrat passé en l’étude
de Me Leflamand, notaire à Luzarches, le domaine d’Hérivaux,
comprenant la maison conventuelle, une église, des communs, cour,
jardin, terres, vignes et bois. Il fit abattre les deux tiers de la
maison conventuelle. Après de nombreux problèmes auprès des
autorités gouvernementales pour obtenir la nationalité française,
comptant sur sa notoriété pour convaincre celles de Luzarches, il
décide de se faire admettre à l’Assemblée primaire du canton.
Quelques mois plus tard, il devient agent municipal,
c’est-à-dire qu’il préside l’administration du
canton si le président en est empêché. Mais le commissaire du
Directoire exécutif près l’administration municipale engage
une procédure et l’élection est annulée : Benjamin Constant
résidait dans la commune depuis moins d’un an lors de son
élection ; il est remplacé par arrêté du 13 messidor an V.
Nous n’avons développé ici que l’existence de Sophie
Arnould à Luzarches. Si vous souhaitez connaître davantage la
cantatrice, nous vous invitons à lire Edmond et Jules Goncourt, Les
Actrices du XVIIIe siècle. Sophie Arnould, Paris, Flammarion et
Fasquelle, 1922. Vous pouvez aussi vous connecter sur le site de la
BNF http://gallica.bnf.fr/ . Les
ouvrages numérisés y sont gratuitement téléchargeables.
Autres sources
Archives départementales du Val-d’Oise.
Archives privées.
M.L. Augé de Lassus, Conférence faite à l’excursion de
Luzarches, Société historique de Pontoise, du Val-d’Oise et
du Vexin, 1894.
Tambour, Benjamin Constant à Luzarches, Études sur la Révolution
dans le département de Seine-et-Oise, Paris, 1913.
Renée Baure-Rat & Jean- Michel
Rat
jmrbhome@wanadoo.fr