La houille à Luzarches : La charbonnière (2/2)

En 1793, les paiements ayant cessé, les créanciers, au nombre desquels était le président Molé, seigneur de Champlâtreux, s’associent, et nomment syndic Honoré Charles Robinet, de Luzarches.

Le 31 mai, les travaux à faire pour boucher les trous creusés dans les aulnaies de la Seigneurie, proche de la propriété de Rocquemont dont Sophie Arnould s’était rendue adjudicataire (voir Lusareca n° 24),  sont mis aux enchères. Louis Hyard et ses associés se chargent de combler deux trous.

 

Propriété de Sophie Arnould,
 vue du Chemin Vert conduisant
 au vallon de la Charbonnière.
 (Cliché jmrb_2006.) 


Le 23 floréal an VI (12 mai 1798), Mme Veuve Sandrin Fasquelle (voir Lusareca n° 19), qui s’était rendue propriétaire du terrain sur lequel les travaux avaient commencé, achète « la maison, construction et bâtiments que les associés avaient fait élever sans autorisation du propriétaire, sur les étangs de la ville et du milieu, dont ladite dame s’était rendue adjudicataire au district de Gonesse ».
La Compagnie Tubeuf est dispersée et les travaux sont abandonnés, mais l’opinion publique reste persuadée de la possibilité d’un éventuel « succès des recherches si elles étaient mieux dirigées ».
  
La persévérance

En 1817, Michel Jérôme, maréchal-ferrant à Luzarches qui avait travaillé dans le grand puits vingt-cinq ans plus tôt, décide de reprendre seul les travaux. Il réussit à déblayer le grand puits jusqu’à une profondeur de 35 m. Malheureusement, il est contraint d’abandonner son entreprise et « de se désister, tant du bénéfice de l’autorisation qu’il avait obtenue, que du traité fait devant Hevin, notaire à Luzarches, le 10 novembre 1816, avec le sieur Étienne Bon Thérouenne, dont la femme, héritière pour partie de Mme Veuve Sandrin Fasquelle, était devenue seule propriétaire du terrain de la Charbonnière ».

Le 19 janvier 1818, Thérouenne et ses deux associés, André Liverman, entrepreneur de terrasses à La Chapelle-Saint-Denis, et Nicolas Lecomte, charpentier à Asnières- sur-Oise, sollicitent l’autorisation de reprendre les recherches.

Dès 1819, les travaux sont suspendus faute de moyens. Un rapport de M. Migneron, ingénieur des Mines, précise « qu’il n’y a aucun indice propre à faire concevoir l’espérance de trouver du charbon dans le terrain où l’on avait fait des recherches ».

M. le Baron Destouches, préfet de Seine-et-Oise, « demande l’avis de M. le Vicomte Héricart de Thury, conseiller d’État, maître des requêtes, directeur général des carrières, ingénieur en chef des Mines, membre de l’Académie des sciences et officier de la Légion d’honneur ».

 

Héricart de Thury

En 1823, Héricart de Thury fait une étude qui complète les connaissances acquises jusqu’alors sur les recherches passées. De ce rapport « il résulte qu’à la fin de l’année 1787 on était parvenu à 111 m de profondeur au moyen de buses de 30 m environ, disposées en échelons ; qu’une bande de pierres dures arrêta les travaux et que, pour continuer l’exploitation de la couche de combustible pyriteux qui avait été trouvée à 17 m du jour, on perça une galerie étançonnée, conduite à la distance de 312 m, dans laquelle les eaux du grand niveau se précipitèrent ; la galerie fut noyée ». Les mesures indiquées dans ce rapport ne concordent d’ailleurs pas avec celles que les ouvriers mineurs de Valenciennes ont consignées dans le procès-verbal dressé le 9 octobre 1786.

 

 

 

Après une description de la « constitution physique du pays de Luzarches », Héricart de Thury illustre son rapport en y annexant des planches explicites représentant des coupes et des projections verticales de l’intérieur des deux collines du vallon de la Charbonnière, au sud, celle de Champlâtreux ou d’Épinay, au nord, celle de Saint-Cosme, ou de Rocquemont ou encore dite de Luzarches.

                                Notice sur les recherches
                             du vicomte Héricart de Thury.
                            (Coll. Privée. Cliché jmrb_2006.)

 


Cinq puits avaient été creusés : quatre dans le vallon de la Charbonnière et un dans le bois du Tremblay. Grâce aux coupes de terrain effectuées dans les plâtrières ouvertes à Épinay et à Champlâtreux, l’étude du sous-sol est facilitée.

                          
     Le vallon de la Charbonnière (les aulnes)         Carrière de  Champlâtreux.
     et les puits de fouille. (Cliché jmrb_2006.)                 Cliché Ch. Pomerol.)   
 
   
Au-dessus de la masse calcaire se trouvent des marnes, parfois recouvertes d’un sable calcaire friable et coquiller. Vers Épinay et Champlâtreux, les marnes sont recouvertes par une masse gypseuse.
Au-dessous de la masse calcaire qui se termine par des bancs de chlorite verte et par des grains de quartz gris ou noirâtre, contenant des dents de squales, on rencontre des grès, agglomérat de sables gris chlorités à gros grains, mêlés de petits cailloux.

Un niveau d’eau très abondant baigne la partie basse du sable déposé immédiatement sur la masse argileuse.

 

 

                                    

                                          
                                   Coupes des fouilles. (Clichés jmrb_2006.)

« Dans cette formation argileuse et sous le premier banc de glaise, on trouve une couche de lignite ou bois bitumeux [] qui présente la plus grande analogie avec les terres bitumo-pyriteuses exploitées dans les vallées de l’Oise, de la Marne, de l’Aisne et de tous leurs affluents, soit pour les fabriques de sulfates de fer ou d’alumine, soit pour les cendres pyrito-végétatives. [] La formation argileuse de Luzarches se trouve, ou plutôt commence, par une couche contenant des rognons de marne grise, quelquefois pyriteuse, mélangée de quelques parties de lignite, ou mieux, de terre bitumeuse. »

Vient ensuite « la grande déposition de craïeuse », de craie dure, pierreuse et contenant de nombreux rognons de silex, d’une profondeur de 56 m. Cette masse, qui ne contient pas d’eau, « est coupée de distance en distance par des assises de silex. On y trouve des coquilles fossiles : bélemnites (mollusques céphalopodes de forme allongée), ananchites (oursins) et pectinites (fossiles en forme de peigne) ».

                                         

     Ananchite et bélemnite.                               Pectinite.
            (Coll. Privée. Cliché jmrb_2006.)

Les fouilles ont atteint alors la couche de tuffeau – craie grise, compacte et pierreuse –, auparavant percée sur 27 m de profondeur par les mineurs de Valenciennes jusqu’à l’arrêt total de leurs travaux.

Le doute

L’ingénieur en chef ajoutait que, « dans les travaux faits jusqu’à ce jour, il ne trouvait aucune donnée suffisante pour pouvoir établir positivement des chances de succès ». Les fouilles de Luzarches « ne nous offrant pas de moyens de connaître la nature des terrains recouverts par la craie, nous sommes obligés de porter nos recherches plus loin, dans diverses localités où ces terrains sont apparents sous la craie »?.

La notice précise toutefois que « les couches reconnues aujourd’hui par les fouilles présentent une très grande analogie avec celles qui recouvrent le terrain houiller dans les mines les moins éloignées de Luzarches ».

Le rapport fait état de recherches dans des terrains antérieurs de formation à ceux qui ont été reconnus à Luzarches. Il fait observer : « 1° que tous les terrains des environs de Luzarches sont, comme ceux des environs de Paris, d’une formation récente ; 2° qu’au-dessous on trouve la craie et ses différentes assises, qui recouvrent alors dans quelques pays le terrain houiller ».

                               
                                    
    Tableau comparatif des terrains              Coupe géologique de la région de
     houillers. (Cliché jmrb_2006.)                 Luzarches. (Cliché jmrb_2006.)


Très prudent, Héricart de Thury écrit « qu’il est peut-être permis de conclure qu’il n’est pas impossible que le terrain houiller se trouve également sous la grande masse de craie à Luzarches, et qu’alors les travaux qui y ont été faits soient déjà une très grande avance, si l’on voulait en faire la reconnaissance ».

En conclusion de son rapport, Héricart de Thury avance « qu’en admettant la possibilité de trouver de la houille, nous devons toutefois déclarer qu’il est impossible d’en déterminer le degré de probabilité ».

Cependant, Thérouenne et ses associés décident de continuer et ajoutent que, « si le corps des Mines voulait les éclairer ou les diriger, il n’y aurait ni profondeur, ni difficultés, ni sacrifices qui pourraient les arrêter dans leur entreprise ». L’ingénieur en chef « donna ses instructions et son rapport reçut toute la publicité nécessaire ».

Plusieurs sociétés essaient de reprendre et de continuer les travaux, qui ne tardent pas à être de nouveau suspendus par manque de moyens.

En mai 1836, Méda, notaire à Luzarches, dresse acte de la réception des statuts d’une nouvelle société : « Lucy, Lebreton et Véret » ; elle est rapidement en difficulté et cesse son activité.

Deux copies d’arrêtés pris par le préfet sur la fouille de houille au profit du sieur Thérouenne et un autre arrêté du préfet en date du 31 mars 1838, contenant autorisation d’accepter des actions bénéficiaires de la Société des mines de houille, sont conservés aux Archives départementales du Val-d’Oise.

Une nouvelle société, qui paraît plus solide et dont le siège est à Paris, reprend les travaux et achemine à Luzarches du matériel d’exploitation, dont une machine à vapeur, pour faire évacuer les eaux. Mais elle sombre comme les autres et le matériel est vendu aux enchères à la requête du syndic de faillite de la société, qui n’avait donné ni charbon ni dividendes à ses souscripteurs. Le puits d’extraction est à nouveau comblé.

Thérouenne est ruiné, mais il garde ses convictions et ses espérances : « Pendant les dernières années de sa vie, le malheureux vieillard venait chaque jour ouvrir et refermer les portes et les fenêtres dégarnies du seul bâtiment qui restait encore, élevé par la Compagnie Tubeuf. » Après sa mort, le terrain de la Charbonnière fut mis en vente en l’étude de Me Thézard, notaire à Luzarches, et adjugé à M. Henri François Vautour pour le réunir à ses autres propriétés. Les héritiers de celui-ci le vendirent à M. Guillaume Jean Marie Gaillard, qui agrandit ainsi son parc de Rocquemont (1859-1860). 

Opiniâtreté et déconvenue

L’histoire du charbon de terre à Luzarches ne s’achève pas avec cette vente.
 
L’opinion publique reste persuadée que le territoire de Luzarches possède une mine de charbon qui pourrait devenir mine d’or pour ses habitants. Nouvelle tentative : une souscription recueille 100 000 F en quelques jours et permet de traiter avec un entrepreneur de sondages, qui installe ses appareils et ses machines dans une grande cage de bois, non plus sur le territoire de la Charbonnière qui était dans le vallon au sud de Luzarches, mais sur une pièce située sur le versant nord, près de la nationale, un peu au-dessus du chemin de Chaumontel, terrain appartenant à Jean Louis Payen, passementier, alors propriétaire du château de Saint-Côme. La sonde, descendue à 510 m de profondeur, n’avait pas encore atteint le banc de craie que les fonds de la souscription étaient épuisés. L’entrepreneur enleva ses machines ; la loge fut détruite, le trou comblé, et les souscripteurs cherchèrent la compensation de leur sacrifice volontaire dans la satisfaction d’avoir fait encore une fois, « pour doter la contrée d’un élément d’incalculable prospérité, une tentative qui ne sera peut-être pas  la dernière ».

Note
Au-delà de la région parisienne, les autres exemples de terrains houillers cités sont au nombre de six : Hardinguehen (Pas-de-Calais), Anzin (Nord), pays de Liège (Belgique), Mons (Belgique), Maastricht (Pays-Bas) et Hongrie.
À Hardinguehen, « la mine de houille, la plus voisine de Luzarches, est dans la direction de ces calcaires [] examinés plus haut », et « on trouve, à peu de distance, la craie de même formation que celle de Luzarches ».
À Anzin, « on trouve toujours la masse de craie et ses marnes à traverser avant d’arriver à la houille ».
Dans le pays de Liège, le terrain houiller est immédiatement recouvert par la craie.
À Mons, la craie chloritée, nommée tourtia par les mineurs (« tourty » ou « torteil » désigne un matériau considéré par les mineurs comme un indicateur de la proximité d’un terrain houiller), se trouve au-dessus des terrains houillers.
À Maastricht, la montagne Saint-Pierre de Maastricht fournit un exemple de l’existence de houille sous la craie.
Enfin, en Hongrie, la strate de craie recouvre aussi plusieurs gisements de houille.
Ces différents exemples de gisements de houille permettent d’« admettre la possibilité de trouver à Luzarches le terrain houiller sous la craie ».
La principale difficulté se trouve dans l’épaisseur de cette couche de craie, qui atteint plus de 200 m, avec de fortes probabilités de devoir, en outre, traverser des marbres calcaires et de nouvelles couches d’argile, sans oublier l’eau !


Sources
Héricart de Thury, Notice sur les recherches entreprises à Luzarches et sur le degré de possibilité d’y trouver une mine de houille, Huzard, Paris, 1830, in-8, 15 p., 5 planches.
Archives départementales du Val-d’Oise (ADVO, archives municipales de Luzarches, division O).
Charles Pomerol, Luzarches – Le site géologique, SI Luzarches, 1983.
M. Morand, Descriptions des arts et métiers, faites ou approuvées par Messieurs de l’Académie royale des Sciences de Paris, tome XVII, 4e section de la seconde partie de l’art d’exploiter les mines de charbon de terre, Neufchâtel, 1780.
Archives privées.

Renée Baure-Rat &Jean-Michel Rat
jmrbrulis@orange.fr

 

     

 

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